Belleville au coeur, un journal de rue 2.0

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Droits réservés Jéremie Henry

Savoir se servir des réseaux sociaux quand on est sans-abri ne permet pas de sortir de la rue rapidement mais cela aide pour interpeller les gens. Surtout quand un tweet donne naissance à un livre : Belleville au coeur.

Christian Page s’est fait connaître par un tweet relayé 2000 fois où il dénonçait les barrières en fer anti-sdf sur les grilles d’air chaud ou encore quand un employé municipal l’a trempé volontairement un matin, Anne Hidalgo, maire de Paris, s’est excusée personnellement sur son compte Twitter…

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Les dispositifs anti-sdf en ville. Pas beaucoup de différence avec ceux contre les pigeons.

Comme quoi, Twitter n’est pas seulement un canal où l’on déverse sa haine, l’anonymat permet aussi de tendre la main. L’auteur raconte le geste de cette jeune femme inconnue qui lui a envoyé plusieurs fois de beaux colis, un homme l’a délogé de son abri de fortune pendant le grand froid pour lui offrir une nuit d’hôtel, la standardiste de l’hôtel lui a proposé gentiment de garder son sac toute une journée…

Christian Page les appelle les bons samaritains et il explique que leurs petites attentions gratuites valent toutes les douches, les repas et nuits d’hôtel.

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Belleville au coeur,

Christian Page

Slatkine et compagnie

2018

156 pages

15 €

Le résumé :

C’est le journal de rue de Christian, ancien sommelier suisse de 46 ans. Il a passé trois ans et demie dans la rue et redoutait un quatrième hiver dehors. Sa femme et son fils l’ont abandonné soudainement avec des poursuites judiciaires difficiles à vivre, et l’alcool l’a mené à la rue.

Il raconte au fil de ces 156 pages son quotidien dans le quartier de Belleville, ses frères et soeurs de rue : Nassim, Sarah, Nono et son chien Galak, Aldo, le bénévole de la mission évangélique des sans-logis, les gens qui s’entraident mais aussi ceux qui dépouillent les autres dans leur sommeil quand le RSA tombe en début de mois…

Mon avis :

C’est un livre rapide à lire tant son style est fluide, chaque chapitre n’excède pas quatre pages et donne ainsi un rythme à la lecture : on saluera le travail du contributeur Eloi Audoin-Rouzeau qui a écrit une préface pleine de tact. Il s’est senti investi d’une mission confiée par une jeune maison d’édition franco-suisse Slatkine et compagnie

Malgré les bons mots de l’auteur qui décrit ses moments un peu enchantés au parc des Buttes-Chaumont, c’est un livre éprouvant qui nous montre la violence de la rue de plein fouet.

J’avais vraiment envie de finir ce livre car il se termine bien : la géniale association Emmaüs lui trouve un toit le 6 août 2018 mais j’éprouvais de l’appréhension au fil des chapitres.

L’histoire de son ami Nassim qui perd pied en cure de désintoxication, qui se fait voler fréquemment ses affaires et à qui on refuse l’entrée à la maison de la radio pour un concert de musique classique, m’a vraiment révoltée. J’avais peur que l’auteur annonce son décès à un moment du livre. Les histoires de son amie Sarah ou encore du jeune Nono qui a pris pour sept ans de prison injustement étaient aussi sacrément rudes à lire.

« Je n’étais pas du matin mais, dans la rue, j’ai pris l’habitude de me lever aux aurores. Ça m’évite de croiser les gamins qui partent à l’école. Je ne veux pas qu’ils me voient. Je ne veux pas me voir dans leurs yeux. »

Notre regard posé sur ces milliers de personnes a son importance. Je souhaite que ce livre fasse évoluer les mentalités des personnes les plus hostiles aux sans-abris. Même les « bons » chrétiens aimants comme moi, ont des idées reçues un peu mesquines, des remarques complètement stupides : « S’il a un smartphone pour twitter, il ne doit pas être tant que ça dans le dénuement » ou alors « Trois ans et demie dans la rue, c’est rien, il y en a qui y sont depuis quinze ans ». 

Moi, je ne serais même pas capable de tenter l’expérience des journalistes de dormir une nuit sur le béton, même dans une station de métro avec le bruit et les gens qui me regardent. Hier, il neigeait à gros flocons dans Paris et j’ai pensé à tous ces sans-abris qui pataugeront la nuit dans la gadoue, avec leurs sacs de quinze ou vingt kilos qu’il faut surveiller comme le lait sur le feu…

Cela m’a rappelé le chapitre particulièrement bien écrit sur le plan grand froid quand le vent glacial qui soufflait depuis Moscou nous a glacé les os pendant une dizaine de jours en février 2018. Christian Page y raconte avec beaucoup de justesse la soupe partagée à la mission des sans-logis où tout le monde est bien conscient qu’il va vivre seul une épreuve particulièrement difficile.

L’utilité de ce livre est de changer le regard des autres sur les clochards et il a vraiment réussi son pari. Cela tient beaucoup à la personnalité de l’auteur qui dénonce la dureté de la société sans aucun misérabilisme, ni acrimonie, avec même une pointe de second degré qui le rend très sympathique dès les premières pages.

Voici une vidéo de l’un de ses passages télé où il explique avec beaucoup de recul son quotidien, et exprime simplement sa reconnaissance à l’équipe de télévision qui l’a aidé discrètement pendant le grand froid.

Ma note :

5/5 sardines

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L’auteur rend un bel hommage à la mission évangélique des sans-logis qui est son port d’attache, place Sainte-Marthe. Cette oeuvre protestante existe depuis 1965 et offre aux sans-logis des repas, des douches, une adresse de domiciliation très importante et aussi un culte chrétien.

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Même s’il était éprouvant à lire, j’ai beaucoup aimé ce livre qui montre qu’il est encore possible de se montrer fraternel malgré la violence de la rue, ce message rejoint un peu celui d’un autre beau récit que j’ai lu et chroniqué il y a peu ici : Le prince à la petite tasse. C’est le récit d’une famille parisienne qui offre l’hospitalité à un migrant.

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Il existe d’autres récits d’amitiés qui sont nées dans la rue : Humains dans la rue, histoires d’amitié avec ou sans abri, édité par Première partie ou encore Je tape la manche de Jean- Marie Roughol écrit avec l’aide de Jean-Louis Debré.

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